Les écrans ont-ils vraiment un impact sur notre posture ?

Smartphones, ordinateurs, tablettes : un nouveau mode de vie… et de nouvelles contraintes

En un peu plus de vingt ans, notre façon de vivre a profondément changé. Nous travaillons davantage devant un ordinateur, communiquons via notre smartphone, consultons nos informations sur une tablette et terminons souvent la journée devant un écran de télévision. Pour beaucoup d’entre nous, les écrans occupent désormais une place centrale dans notre quotidien.

Selon les dernières enquêtes sur les usages numériques, un adulte passe en moyenne plus de 6 heures par jour devant un écran, toutes activités confondues. Chez certaines professions de bureau ou chez les étudiants, ce temps peut dépasser 9 à 10 heures par jour.

Cette évolution soulève une question que de nombreux patients me posent au cabinet :

« Est-ce que mon téléphone ou mon ordinateur est responsable de mes douleurs cervicales ? »

La réponse est moins simple qu’il n’y paraît.

Pendant plusieurs années, de nombreux articles ont affirmé que regarder son smartphone en baissant la tête suffisait à provoquer des douleurs importantes au niveau du cou et du dos. Le terme « Text Neck », littéralement « syndrome du cou du smartphone », est même devenu très populaire.

Pourtant, les recherches scientifiques publiées ces dernières années montrent une réalité bien plus nuancée.

Comprendre cette réalité est essentiel, car elle permet non seulement de mieux prévenir les douleurs, mais aussi d’éviter certaines idées reçues qui circulent encore largement sur Internet.

Notre corps n’a jamais été conçu pour rester immobile

Avant de parler des écrans, il est utile de rappeler un principe fondamental.

Le corps humain est conçu pour bouger.

Contrairement à une idée répandue, il n’existe pas une posture parfaite que nous devrions maintenir toute la journée. Les travaux en biomécanique et en neurosciences montrent que ce qui protège le plus notre organisme n’est pas une position idéale, mais la variabilité des postures.

Autrement dit, le meilleur mouvement est souvent… le mouvement suivant.

Lorsque nous restons longtemps dans la même position, même si celle-ci est considérée comme « correcte », certains muscles doivent maintenir un effort prolongé. Peu à peu, ils se fatiguent, la circulation locale diminue, des sensations d’inconfort apparaissent et le cerveau interprète progressivement ces signaux comme une gêne, voire une douleur.

À l’inverse, changer régulièrement de position répartit les contraintes sur différents tissus et limite la surcharge d’une même région anatomique.

Ce concept est aujourd’hui largement soutenu dans la littérature scientifique consacrée aux troubles musculosquelettiques liés au travail de bureau.

Les écrans modifient-ils réellement notre posture ?

La réponse est oui.

Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’ils créent une « mauvaise posture ».

Lorsque nous utilisons un smartphone, plusieurs adaptations apparaissent naturellement :

  • la tête s’incline légèrement vers l’avant ;
  • les épaules s’enroulent ;
  • les bras se rapprochent du tronc ;
  • le regard est dirigé vers le bas ;
  • le haut du dos adopte une légère flexion.

Ces adaptations sont parfaitement normales.

Le problème n’est pas la posture elle-même.

Le problème apparaît lorsque cette posture est maintenue des dizaines de minutes, voire plusieurs heures sans interruption, jour après jour.

Notre organisme supporte très bien les contraintes lorsqu’elles sont temporaires.

En revanche, lorsqu’une même sollicitation est répétée pendant plusieurs années, certaines structures musculaires, ligamentaires ou articulaires peuvent devenir plus sensibles.

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’une posture est « mauvaise » qu’elle fait mal ; c’est souvent parce qu’elle est maintenue trop longtemps sans varier.

Cette distinction est importante, car elle modifie complètement la manière d’aborder la prévention.

Le mythe de la posture parfaite

Pendant longtemps, les professionnels de santé ont cherché à définir ce que serait la « bonne posture ».

Aujourd’hui, les connaissances ont évolué.

Les recherches montrent qu’il existe une très grande variabilité entre les individus.

Certaines personnes présentent une tête naturellement plus projetée vers l’avant sans ressentir la moindre douleur.

D’autres possèdent une posture considérée comme « idéale » mais souffrent régulièrement de cervicalgies.

Une revue de littérature publiée en 2024 dans Physical Therapy Reviews conclut que les preuves établissant un lien direct entre une posture particulière et les douleurs cervicales restent limitées. Les auteurs soulignent que la douleur dépend de nombreux facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux, et ne peut être expliquée par la seule position de la tête ou des épaules.

Cette évolution des connaissances est importante.

Elle signifie que corriger systématiquement une posture n’est pas toujours la solution.

En revanche, améliorer les capacités d’adaptation du corps, augmenter la mobilité, renforcer certains groupes musculaires et réduire les contraintes prolongées constituent des approches beaucoup plus pertinentes.

Le « Text Neck » : un terme populaire… mais scientifiquement discuté

Le terme Text Neck est apparu au début des années 2010.

Il décrit les douleurs ressenties au niveau du cou chez les utilisateurs intensifs de smartphones.

Rapidement, plusieurs images spectaculaires ont circulé sur Internet, affirmant qu’une tête inclinée de 60° exercerait jusqu’à 27 kg de pression sur les cervicales.

Cette affirmation repose sur des modèles biomécaniques simplifiés.

Elle est souvent présentée comme une preuve que le smartphone « détruit les cervicales ».

En réalité, cette interprétation est largement contestée par la communauté scientifique.

Ces calculs ne prennent pas en compte plusieurs mécanismes essentiels :

  • l’activité des muscles ;
  • les adaptations permanentes du système nerveux ;
  • la répartition des contraintes entre les différents tissus ;
  • les capacités individuelles d’adaptation.

Autrement dit, il est exact que certaines contraintes mécaniques augmentent lorsque la tête s’incline vers l’avant.

En revanche, il est beaucoup plus difficile d’affirmer que cette augmentation entraîne automatiquement une douleur ou une lésion.

Les études récentes montrent que la plupart des douleurs liées aux écrans résultent probablement d’une combinaison de facteurs :

  • le temps passé assis ;
  • le manque d’activité physique ;
  • la répétition des gestes ;
  • la fatigue musculaire ;
  • le stress ;
  • la qualité du sommeil ;
  • les facteurs psychosociaux liés au travail.

Cette vision est aujourd’hui largement partagée par les sociétés savantes spécialisées dans les douleurs musculosquelettiques.

Pourquoi certaines personnes souffrent-elles alors que d’autres n’ont aucun symptôme ?

C’est probablement la question la plus intéressante.

Deux personnes peuvent utiliser leur ordinateur huit heures par jour.

L’une ne présentera jamais de douleur.

L’autre développera rapidement des tensions cervicales, des douleurs entre les omoplates ou des céphalées.

Pourquoi ?

Parce que la douleur ne dépend jamais d’un seul facteur.

Elle résulte de l’interaction entre plusieurs éléments :

  • les contraintes mécaniques ;
  • les capacités physiques de chacun ;
  • l’état de fatigue ;
  • le niveau de stress ;
  • la récupération ;
  • le sommeil ;
  • l’activité physique ;
  • les antécédents de douleurs ;
  • parfois même les croyances vis-à-vis de la douleur.

Autrement dit, notre organisme possède une certaine capacité d’adaptation. Tant que les contraintes restent inférieures à cette capacité, aucun symptôme n’apparaît.

Lorsque les contraintes dépassent les capacités d’adaptation pendant une période prolongée, les douleurs peuvent progressivement s’installer.

Cette notion est fondamentale en ostéopathie comme en posturologie : il ne s’agit pas uniquement d’identifier une zone douloureuse, mais de comprendre pourquoi le corps n’arrive plus à s’adapter efficacement.

Ce qu’il faut retenir

Les écrans ne sont pas « mauvais » en eux-mêmes, et il n’existe pas une posture unique qui garantirait l’absence de douleur.

En revanche, notre mode de vie moderne nous expose à des périodes prolongées d’immobilité, à une faible variabilité des postures et à une diminution du temps consacré au mouvement. Ce sont probablement ces facteurs, associés à d’autres éléments comme le stress, la qualité du sommeil ou la condition physique, qui expliquent une grande partie des douleurs observées aujourd’hui.

Dans la suite de cet article, nous verrons comment ces contraintes répétées peuvent influencer l’ensemble du système musculo-squelettique, pourquoi les douleurs ne se limitent pas toujours au cou, et en quoi une approche globale de la posture peut aider à mieux comprendre certains symptômes.

Références scientifiques

European Agency for Safety and Health at Work (EU-OSHA). Musculoskeletal Disorders and Sedentary Work.

Damasceno GM, Ferreira AS, Nogueira LAC et al. Text Neck and neck pain: current evidence and controversies. Physical Therapy Reviews. 2024.

Côté P, et al. The Burden and Determinants of Neck Pain in Workers. Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy.

Straker L, O’Sullivan P, Smith A, Perry M. Computer use and musculoskeletal disorders: evidence and mechanisms. Manual Therapy.

World Health Organization. Guidelines on Physical Activity and Sedentary Behaviour. 2020.